Il y a un an, j'écoutais le discours de Sue Montgomery à la Marche des femmes de Montréal.
Il y a un an, je restais bouche bée devant le nombre de mains levées, devant le nombre de femmes avouant avoir déjà été sifflées, harcelées, attouchées, violées.
Il y a un an, je prenais vraiment conscience de ce que j'avais traversé et de l'immensité de l'océan de violence dans lequel j'aurais pu me noyer.
Pas besoin de passer la frontière pour croiser le chemin d'un pervers narcissique. À en croire toutes ces mains, le Canada aussi en a tout plein.

J'en ai fait du chemin en un an.
Comprendre - J'ai découvert le nom du mal derrière mes larmes. 
Accepter - J'ai rédigé un article sur ce qui m'était arrivé.
Surmonter - J'ai arrêté de pleurer, de culpabiliser. Je suis retournée sur place. J'ai trouvé un emploi dans ma voie, eu une promotion dans les trois mois, signé le bail d'un appartement qui me plaît bien, appris à parler espagnol.

Et puis, l'automne a apporté son lot de scandales qui a lui-même entraîné une vague de dénonciation mondiale. Tous ces témoignages, toutes ces femmes qui ont parlé, affronté... osé.
De mon côté, les larmes, les questions et la peur sont revenues me hanter. Murée dans mon silence, je me suis retranchée. Harvey, Gilbert, Christian : si leur prénom est différent, la douleur reste la même.
Le harcèlement sexuel fait des dégâts. Des dégâts que personne ne voit. Et pourtant... Pourtant, ils sont bien là.

Un an plus tard, la Marché des femmes a remis ça. Je voulais y aller, voir des paroles aux actes ce qui avait changé, voir quelles mesures avaient été mises en place pour permettre à l'océan de s'assécher. À croire que l'univers en avait décidé autrement car, au même moment, j'étais en train de frapper de toutes mes forces dans un tapis de l'école de self-défense que je venais d'intégrer pour...
Bam ! Faire sortir cette colère qui me ronge depuis des mois.
Bam ! Cette colère contre lui.
Bam ! Son visage qui apparaît systématiquement quand un obstacle se dresse devant moi.
Bam ! Son regard de pervers reluquant mon corps de haut en bas.
Bam ! Ses propos totalement déplacés quand je me sens désamparée.
Bam ! Tous ces mauvais souvenirs que je préfèrerais oublier.
Bam ! Toutes ces questions qui surgissent dans mon esprit.
Bam ! Franchir les portes du commissariat à deux blocs de chez moi ?
Bam ! Porter plainte ?
Bam ! Au risque de détruire sa réputation, sa carrière.
Bam ! Au risque de déclencher sa colère.
Bam ! Au risque qu'il s'en prenne physiquement à moi.
Bam ! Et dans ce cas, qui me défendra ?
Bam ! Tu te sens vraiment de faire ça ? Moi j'aurais peur, si j'étais toi.
Bam ! Il n'y a aucune doute à avoir : ose !
Bam ! Ce qui est sûr c'est que, si tu ne fais rien, il recommencera.
Aaaaaaaaaargh... Bam ! Bam ! Bam ! BAMBAMBAMBAMBAAAM ! 
Remplie de colère contre lui. Contre moi. Mais comment j'ai pu le laisser faire voler en éclat ma confiance en moi à ce point-là ?

Chaque jour est un combat. Car, à la question "Est-ce que j'en suis vraiment sortie ?", la réponse est non. Oui, aujourd'hui, j'ai une job dans ma voie, une situation financière bien plus stable que tout ce que j'ai eu jusque-là, une patronne qui voit en moi des capacités que je ne me soupçonne même pas, mais... "Et les amours dans tout ça ?"
Les amours, il n'y en a pas. Parce que j'ai peur. Peur qu'un homme m'approche, me touche, s'en prenne potentiellement encore plus violemment à moi. J'étais forte, indépendante, courageuse, entraînée à me battre et pourtant... Au-delà de ma confiance en moi, c'est ma dignité qu'il a pris. Parce qu'en plus d'avoir peur, je me sens salie.
Oui, chaque jour est un combat. Un combat contre moi. Car je suis la seule, au fond, à pouvoir repousser l'image de son visage et le son de sa voix, à pouvoir recoller un à un les morceaux éparpillés de ma confiance en moi, à pouvoir briser les murs impénétrables des remparts derrière lesquels je me suis retranchée, à pouvoir extérioriser cette colère qui ne m'appartient pas pour un jour, enfin, de nouveau être libre, de nouveau être moi. 

You is smart. You is kind. You is important. - Aibileen, La couleur des sentiments

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